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D’Albert Serra
Il y a des films que l’on boit autant qu’on les voit. Honor de cavalleria est de ceux-là. Ici s’écoule lentement le temps, ici s’offre la nature. On entend les grillons. Herbes hautes, lumière entre chien et loup. Deux hommes fourbus font une halte pour se reposer. L’un est vieux et frêle, l’autre jeune et pansu. Ce sont le cavalier Don Quichotte et son écuyer Sancho. Le premier parle un peu, le deuxième ne dit rien. Le moulin à vent, les élucubrations de Quichotte et le bon sens de Sancho, tous ces attributs associés au roman de Cervantès ne sont plus là. Albert Serra, qui signe là un premier film de toute beauté, a tout raclé pour ne conserver que la matière brute.
Deux corps dans un paysage. Deux hommes qui cheminent, mangent, dorment. C’est une aventure au quotidien. Le Graal ou l’ennemi restent indéfinis, ce qui importe c’est de se tenir prêt. Etre à l’affût du monde, voilà la proposition à la fois simple et effrontée de ce Don Quichotte revisité avec les moyens du bord. Un âne, un cheval, une armure et une épée, cela suffit. Même les dialogues sont rares, mais magnifiques lorsqu’ils éclosent. « On a gagné mais je reste triste. La vie est un chemin de tristesse », dit le chevalier Quichotte à son fidèle Sancho.
L’action rime avec contemplation, ce terme tant galvaudé qui retrouve ici sa vertu première. La moindre caresse du vent, la moindre noix cassée pour la collation devient source de béatitude. Quête éreintante, compensée par des moments d’une quiétude qui semble infinie. A-t-on déjà vu un bain dans une rivière apporter un tel délassement ? Honor de cavalleria est une fête des sens. Une longue marche qui grise, un effort physique qui s’oublie, toujours tendu vers quelque chose. Quoi donc ? Un signe des dieux, une transcendance, une sublimation.
Jacques Morice, Télérama n° 2983 -- 17 Mars 2007
Honor de cavalleria : le mythe de Don Quichotte restitué dans un film idéaliste
Un jeune cinéaste espagnol s’attaque à la figure mythique de Don Quichotte, de Cervantès, avec une caméra DV. L’entreprise ne manque pas de panache, et le film Honor de cavalleria est à la hauteur : fou, généreux, décalé. Pendant près de deux heures, Albert Serra plonge en apnée dans un temps archaïque, dans lequel il entraîne le spectateur.
Ce mythe romanesque qui fut une malédiction pour Orson Welles ou Terry Gilliam -- ils n’ont pas réussi à terminer leur adaptation -, renaît dès la première scène, par la seule puissance des acteurs. Non professionnels, Lluis Carbo, un vieux maigre aux cheveux ondulés, et Lluis Serra, un jeune obèse coupé ras, sont Don Quichotte et Sancho Pança. Avec un abandon bouleversant, ils redonnent à ce couple cinq fois centenaire une existence concrète, au présent.
Que font-ils ensemble ? Ils errent dans une campagne vallonnée et hirsute, la Mancha, sans doute, se baignent dans une rivière, contemplent la lune, dorment. Le jour succède à la nuit noire, ils se remettent en marche. Sancho répare l’armure de son maître, lui confectionne une couronne de laurier. Quichotte parle, harangue, s’exalte. Il évoque l’admirable Lancelot, harcèle le pauvre Sancho : « Tu ronfles, Sancho », « Tu es un âne, Sancho », « Il faut écouter le Quichotte quand il te parle ». Il lui donne des conseils, lui témoigne son affection.
Récit artisanal
Sancho se tait, obéit, répond de temps à autre, soumis, admiratif, exaspéré. Dialectique du maître et de l’esclave mâtinée d’une vraie tendresse. Don Quichotte et Sancho Pança sont filmés comme un vieux couple. Dans une scène, on les voit gravir une colline en se tenant la main. Dans une autre, celle de la baignade, éblouissante de beauté, ils nagent avec plaisir dans une nature splendide. Une grande douceur mêlée de lassitude se dégage des corps, que viennent secouer les sursauts du Quichotte et ses rêves d’épopée.
Rien dans la mise en scène ne cherche à actualiser le roman, à le reconstituer. On est dans le présent. Même si les costumes renvoient à l’époque, si aucune trace d’aujourd’hui n’est visible. L’image numérique, l’absence de profondeur de champ, le parti pris de filmer en lumière naturelle, vont dans le sens d’un récit artisanal et contemporain. Honor de cavalleria est intimiste et contemplatif, l’épopée reléguée hors champ.
C’est dans la splendeur des longs plans-séquences, des regards, des gestes, des visages des personnages, seuls au milieu d’une nature déserte, que se nichent l’esprit idéaliste et la beauté de l’âme du Quichotte.
Isabelle Regnier, Le Monde du 15 Mars 2007
Aventure picaresque
Entièrement tourné en décors naturels, avec la présence singulière de deux acteurs non professionnels, Honor de Cavalleria est une libre adaptation des aventures de l’ingénieux Hidalgo de la Mancha des plus surprenantes. L’homme à la triste figure (Lluis Carbo), flanqué de son célèbre écuyer Sancho Panza (Lluis Serra), promène sa silhouette dans un halo crépusculaire propre à la nuit américaine. Ils avancent, s’arrêtent, repartent, s’arrêtent à nouveau dans une économie de gestes et de mots qui confère au film une musicalité hypnotique. Albert Serra, dont c’est le premier long-métrage, ne s’est pas engouffré dans le piège de la reconstitution. Il choisit de montrer ce que Cervantès n’écrit pas. Quelle peut-être l’intimité de ces deux hommes quand ils ne jouent pas leur propre rôle ? Le Sancho de Cervantès, bavard, gaffeur, est ici un personnage mutique. Quant au Quichotte du film, jamais il n’a été aussi proche du celui imaginé par son auteur, fatigué, usé, mystique. Honor de Cavalleria est un objet cinématographique étrange et fascinant, une aventure qui ne manque pas de panache.
Marie-José Sirach
http://www.humanite.presse.fr/
Du côté des cinéphiles
Ce film expérimental et quasi muet développe en une ample litanie minimaliste le titre d’une oeuvre conceptuelle. Grâce à l’image et au delà de l’image -ou, selon la belle expression d’Abel Gance, par l’âme des images-, le cinéaste nous rend sensible à l’essence même de la chevalerie. Point d’actions d’éclat ni de hauts faits, mais la démesure et l’exaltation de la pensée du Quichotte qui s’illustrent par de longs et méditatifs plans fixes, escortés des seuls bruits de la nature et des rares échanges entre les deux protagonistes. Loin du monde, sur leur monture ou à ses côtés, ceux-ci hantent prairies et forêts, s’enivrent de vent, et l’eau de la rivière renouvelle leur baptême. L’honneur du chevalier et sa façon d’être au monde sont l’adoration de Dieu et la touchante sollicitude qu’il témoigne à son plus proche prochain, son homme lige, Sancho Pança dont la lourde enveloppe et l’esprit obtus font obstacle à sa quête d’Idéal. Ebauche trop longue d’une oeuvre très originale, qui reste à parfaire, ce film extrême peut faire déguerpir le spectateur ou le fasciner.
Jean-Michel Zucker
http://cannes.juryoecumenique.org/article.php3?id_article=1052
C’est l’extase
Serait-ce le film, qu’en toute honte, on a failli rater ? Se présentant avec grande austérité, 110 minutes presque muettes dans quelque campagne de la province catalane de Gérone, Honor de cavalleria d’Albert Serra avait tout, a priori, pour rebuter le festivalier dont la bougeotte (courage, fuyons !) est devenue au fil des jours le mouvement naturel. Or, à peine installé devant le film, c’est exactement le contraire qui se passe.
L’agitation cesse et c’est le mouvement même du cinéma qui nous gagne et nous emporte. Adapté du Don Quijote de la Mancha de Cervantès, le film est une leçon d’inspiration, avec sa façon de puiser à la substance même du roman son infra-monde et son essence. Sans Dulcinée ni aucun moulin à l’horizon, le minimum de costumes et d’accessoires suffisant à la citation d’époque, éludant tout ce qui relèverait de l’épique, l’image règle sa cadence sur le pas tranquille des marcheurs, suit des yeux la déambulation du vieux Quichotte et du gros Sancho pansu. De très près ou de très loin, les voilà, de l’aurore au crépuscule, qui cahotent sur les chemins de pierre, s’arrêtent à la fraîche d’un chêne liège, se baignent dans le creux édénique d’un torrent, pique-niquent de noix et de fromage au bord de l’eau, fauchent des herbes médicinales (laurier, thym, fenouil sauvage), bivouaquent dans les sous-bois, s’assoupissent, souvent, et dorment, enfin, quand à la brune, Dieu montre le chemin de la mort à Quichotte et lui dit «viens !». C’est un appel murmuré, une ritournelle presque maternelle qui a moins à voir avec une injonction divine qu’avec un commandement de la nature de retourner sur la pointe des pieds d’où l’on vient. Autant dire un matérialisme clignant vers le De natura rerum de Lucrèce.
Quiétude. A l’écoute de ce savoir-vivre, il y a une sorte d’apaisement à l’oeuvre, une quiétude faite d’amitié simple qui se passe presque de commentaire, mais aussi un désenchantement moral, tout aussi d’actualité : «Tu n’as pas connu l’âge d’or», dit Quichotte à Sancho. Mais rien n’indique que ce regret soit une nostalgie. Et si ce film magnétique était plutôt le rêve de Quichotte et de Sancho que le projet impossible d’adapter Cervantès ? Il y a en effet ces nombreux plans où, allongés sur le sol, adossés à la croûte terrestre, le toit du ciel au-dessus de leurs têtes, Quichotte et Sancho somnolent. L’image littéralement fantasque est alors l’émanation de leurs pensées, le brouillard de leurs chimères où ils semblent eux-mêmes titubés comme des enfants aveugles.
Comme tout bon film, on songe avec eux à autre chose : à la peinture, puisque les ciels sont comme chez Turner ou Poussin, mais aussi et surtout à la poésie. Pas celle dévoyée et corrompue qui ferait de la publicité pour les paysages, mais celle qui, sous nos yeux, bat la campagne. Dans ces paysages immenses où Sancho et Quichotte semblent si petits, l’homme, pourtant, comme une réincarnation de Protagoras le sophiste, est la mesure de toute chose. De l’Espagne de Cervantès à la Grèce des philosophes antiques, c’est ce «naturalisme» qui fait le lien. Et voilà Quichotte debout dans l’espace, entre shaman sioux et réincarnation en armure anachronique du fou de Dieu d’ Aguirre,les bras tendus comme pour embrasser toute la beauté du monde en une sorte d’incantation muette de tout son corps bandé, mutant soudain en un cri idéalement proféré en italien : «Andiamo !», dit Quichotte.
Guetteur. Allons-y en effet, suivons ce guetteur dans sa façon de voir les choses, et voyons surtout que, de toutes les machines de l’univers (eau, terre, vent, feu), ce «vieux fou» est comme le préposé. Et le geste est sublime quand la main de Quichotte caresse les nuages, son doigt pointant une trouée dorée dans le ciel au soleil couchant. «Regarde !», dit Quichotte à l’ami Sancho. On regarde et on voit. Que le cinéma devrait toujours être comme ça, dans l’extase à presque s’évanouir. Et qu’à cette condition, il fait bon y vivre.
Gérard LEFORT, Libération le samedi 27 mai 2006



